Extrait : l'arrivée de Theresa May à Ajax...



« Allez, ça recommence, toujours les mêmes. Les médias londoniens vont s’en donner à cœur joie ». Pétrifié devant une télé, Gill Simons en a ras le bol. « Tu l’as vu ce morveux qui vient d’envoyer un œuf pourri sur la tête du pauvre Lord Jack Castel. Quelle honte, ça ne se fait pas ça, o Hyacinth ».


  Son bras droit, Hyancinth Van, rassure le leader : « N’aie aucun souci, on contrôle la situation. On a bloqué le dernier train, bondé de manifestants en provenance de Tamantastrad, à la gare de Venacu ». 
Le Vice-King sort de ses gonds : « Tu n’aurais pas pu en choisir une autre, o ballalò. Tu n’as pas vu dans quel état elle est, malgré les millions de livres sterling investis ! Ça va encore alimenter les débats, tout ça, o Hyacinth ».  

Son collaborateur utilise sa botte secrète : « On mettra cela sur le compte du maire Mickael Halfadri, ne t’inquiète pas, o Fratè, tu ne voulais pas qu’on l’arrête à Barchetta, c’est encore plus pourri ! J’ai quand même une bonne nouvelle. Charles Stones a informé Jonh-Guy qu’il allait renforcer le service d’ordre. T’inquiète, on va s’occuper de ces soldats perdus ».
Gill Simons ne décolère pas : « Manquait plus que ça, on n’est pas encore autonome, qu’on part déjà en biberine ! Mì mì mì, hausse le son… regarde celui-là, tu trouves normal qu’il donne des pattoni à Tatyes ? Oui, quoique, bon… M’enfin, il pourrait être plus discret, tu crois pas, o Fratè ? ». 

Son bras gauche, la dévouée Mattie Thecellar, le rassure à son tour : « Trust me Gill, j’ai ordonné de faire diversion à nos commandos culturels. Les frères Fishes ont mobilisé tous les groupes polyphoniques pour détourner l’attention des médias. Un millier de chanteurs vont entonner notre hymne national. On aurait pu en avoir davantage, mais ils ont encore eu une crise interne ».

Le vice-King exulte : « Tu es folle, o Fratè ! *Tu souhaites qu’on se prenne un communiqué de Buckingham ? La Reine nous en veut toujours de l’incident de 2002. Elle est capable de faire capoter nos accords si elle entend notre hymne ! ». Résignée, sa fidèle conseillère demande à Never, l’aîné des Fishes, d’entamer des chants polyphoniques tout en précisant : « Avec les Paghjelle, on n’y comprendra rien, on sera à l’abri de toute interprétation. Et maîtrisez-moi John-Paulus Polet et tous les autres excités de Sings the Corsican People, qu’ils ne s’insurgent pas contre la censure ! N’hésitez pas à leur mettre un bâillon, à ligoter notre barde à un chêne et à appeler un dessinateur s’il le faut. En ultime recours, mais vraiment si on est désespérés, dites à JF Bernardin’s, des Bighorn Sheep, de prendre la parole contre la violence. Mais pas plus d’une heure trente, soyez fermes sur ce point. Et contrôlez avec le minuteur de votre Mela Watch ! ».
Fataliste, car persuadé que seuls les journalistes insulaires allaient obtempérer**, le Vice-King décide finalement de rejoindre les dirigeants britanniques. Il se retourne, pour un dernier cri désespéré « J’oubliais le plus important ! Faites savoir à John Paulus Calendiny qu’on le bâillonnera aussi s’il commence à parler de refondation structurelle lors de cette réunion définitive qu’on va avoir ! ».

Fort heureusement, le siège du Gouvernement anglo-corse disposait d’un gigantesque hall, sinon cette réunion aurait dû se dérouler au Palais des Congrès.

C’était pourtant light, côté Royaume-Uni, avec Theresa May, Amber Rudd et trois membres britanniques de l’administration paritaire.
Versant corse, la caravane habituelle… Avec le Vice-King, ses vingt-huit ministres et secrétaires d’État, les Présidents du Parlement, de la Chambre des « Pieve » et des onze groupes parlementaires, les quatre députés à Westminster, les deux membres de la Chambre des Lords, les Présidents et Vice-Présidents (pour respecter l’équilibre Nord-Sud) des communautés des communes, du Conseil économique et social, de la Chambre d’Agriculture, les Maires d’Ajax et de Tamantastrad, le Président, à vie, du Comité des Sports, les cent trente-six délégués des groupes culturels, des Commerçants et des Chômeurs, les quatorze syndicats représentatifs (incluant les onze syndicats agricoles). Sans oublier les Présidents de l’Université de Corse, des Offices, les huit syndicats étudiants et, avec dérogation, une dizaine de représentants des anciens combattants nationalistes en tant que sentinelles, protecteurs et gardiens de la Nation corse. Le syndicat des Avocats avait dû se résigner à un seul délégué en dépit d’une plaidoirie dénonçant une sous-évaluation de leur importance.
Les Corses avaient également exigé la présence, comme observateurs, de quatre professeurs de droit constitutionnel et celle de leur grand spécialiste local, de retour en grâce, Peter Hotgood.
« Je propose que l’on évite de procéder à des votes à main levée ou de faire un tour de table… », avait ironisé la so british Prime Minister. Le tandem Simons-Tallmony, habitué à ces capharnaüms, n’avait pas trop percuté. Les deux avocats étaient surtout préoccupés par un point crucial. Ils accordaient une importance démesurée à la structuration des textes juridiques, amendant et sous-amendant de façon quasi obsessionnelle.

Le MI6, dans son fameux rapport sur une influence française en croissance dans l’île, avait insisté sur ce point. La conclusion était sidérante : « Les dirigeants corses sont d’un cartésianisme digne des mangeurs de grenouilles. Ils veulent, sans doute, se distinguer d’une sophistication anglo-saxonne qui nous incite à privilégier la culture du résultat. Si la séparation de leur île était acceptée, ils opteraient, vraisemblablement, pour un copier-coller du système français de l’État-Nation faisant entrer la Corse à reculons dans la modernité ». 
L’occasion était trop belle pour Theresa d’enfoncer l’un de ses derniers clous : « Maîtres, je vous arrête, façon de parler bien sûr. Épargnez-moi les traditionnelles exégèses, oubliez les codices et autres alinéas ainsi que tous les mots finissant par ism. Ou ismu dans votre jargon ».

La Lady du Brexit était en grande forme.
Les sourires radieux des membres de la délégation britannique agaçaient le chef politique de l’île : « Dites-moi, Madame la Prime Minister, vous voulez qu’on se la joue bibises à la fin, ou vous préférez subir le tir nourri de nos macagne ou, s’il le faut, nous faire représenter par des parents d’élèves et élus du Fium’orbu, tous experts en négociations ? Et si cela ne vous suffit pas, on peut vous organiser une petite entrevue avec Jack Fisky et ses amis transporteurs ».
Choqué, un des trois hauts fonctionnaires britanniques s’est cru autorisé à intervenir : « Monsieur le Vice-Roi, pour l’instant vous êtes toujours un sujet de Sa Majesté la Reine de Grande-Bretagne, d’Irlande et de Corse, je vous invite à plus de respect à l’égard de notre Prime Minister ».
Ainsi parla Bernard Schmeltz***. L’homme était déjà connu pour avoir torpillé les efforts de paix précédant cet accord, sollicitant ses relais pour diaboliser les dirigeants corses, mobilisant le ban et 
l’arrière-ban des royalistes, multipliant les provocations lors de conférences de presse très politisées, agaçant jusqu’à son propre gouvernement par cet excès de zèle.

Une bonne soixantaine de délégués corses se précipitèrent pour envisager une traditionnelle distribution de pattoni. 
Peter Pojoly, membre des anciens combattants, s’est brusquement juché sur une table pour haranguer ses Fratelli : «  Combattants, ne cédez pas à la provocation. Ils n’attendent que ça, ces vergogneux impérialistes fossoyeurs de notre Peuple et suppôts de la City et du capitalisme international. Nous sommes à quelques pas d’un grand moment historique, pensez à Sambucucciu d’Alandu, à Sampieru Corsu, à Pasquale Paoli, à… non j’arrête là, par modestie. Ne donnez pas à la perfide Albion la batte de cricket pour nous battre ! ».
Dans l’excitation générale, un militant chevronné prit la parole. Alan Orkson, ému et quelque peu irrité, se trompa de langue. Mais il fut, néanmoins, catégorique : « Sólo tengo unas palabras que decirte : los británicos ahí fuera…Y especialmente sus árbitros de fútbol que nos roban todas nuestras victorias ! ». Les Corses, peu doués pour les idiomes autres que l’anglais, ne réagirent pas. Le président de l’Athletic Club d’Ajax, engagé dans la septième division dite National League South, fut plus explicite : « Je vais vous traduire, grosso modo, en langue corse… I Britanichi Fora ! » 

La compréhension, cette fois-ci immédiate, déclencha l’hystérie générale. Le désuet IBF était encore rassembleur. Ça éructait, ça postillonnait, ça bavait, ça se tortillait, ça s’agenouillait, ça scandait… 
Les smartphones Mela étaient activés. La plupart des participants immortalisaient la scène par des lives Facebook. D’autres, moins branchés, téléphonaient à des amis. 
John-Martin Mybacklony, Président d’un groupe d’opposition sur le déclin, appelait un Lord Jonh-Jack Panun’s qui avait préféré rester dans son village. Pour y perdre une belote, à cause de son partenaire.
Gill Simons, maîtrisant uniquement les textos, ne savait pas comment enclencher un Live. Il voulait partager ce moment d’euphorie avec Faby Giovanys, dont l’accès à la salle avait été refusé par l’exercice d’un droit de veto. 
John-Guy Tallmony était en conversation téléphonique avec Paulus Jacob, échangeant d’interminables phrases, où il fut question, à un moment donné, de « madeleines ». Envisager de grignoter en de tels instants, fallait l’oser. 
John Whitucci utilisait de façon compulsive ses trois portables, pour informer le plus vite possible la quinzaine de structures publiques qu’il administrait. 
Charles Stones tapotait, sur son Mur Facebook, un message dont il avait le secret pour buzzer : « Nous allons enfin nous séparer de ce peuple de massacreurs. Nous avons une pensée pour les trois mille morts de Camulodunum, nous n’oublions pas toutes les autres boucheries : des Danois en l’an 1000, contre nos cousins français à Azincourt, contre nos frères irlandais à Drogheda et le Bloody Sunday, contre nos grands amis écossais à Glençoe et nos cousins canadiens-français à Saint Eustache. Et que dire du comportement de leurs f…». 
Accablée par l’hostilité suscitée par son représentant, Theresa May demanda à la délégation corse d’excuser « la maladresse de son collaborateur ». Les sourires illuminèrent un camp. Elle ajouta : « Chers futurs ex-compatriotes, c’est la gorge nouée que je suis à vos côtés pour parachever une si longue histoire commune. Nous savons, qu’en empêchant une inféodation aux Français, nous avons contribué à la maîtrise d’une langue utile, elle, aux échanges internationaux. Nous avons également permis à votre jeunesse de ne pas s’abîmer les yeux pour lire des sous-titrages de séries TV, elles, attractives. Et puis, auriez-vous pu vibrer en assistant à un véritable championnat de foot de Premier League ? Bon, je vous l’accorde, j’ai cédé à la facilité avec ce dernier argument. 
Nous continuerons à travailler ensemble, au sein du Commonwealth. Dans cette optique, je m’engage à féminiser ce qu’il restera de notre administration pour vous accompagner sur les voies de l’autonomie. Je vous invite d’ailleurs à une même discrimination positive ».

Le public étant composé à quatre-vingt-dix pour cent de mâles, l’ultime pique de Theresa May fut inaudible. 
L’émotion avait atteint son paroxysme. Les yeux s’embuèrent, y compris chez les plus anti-british de l’assistance. Quant aux trois octogénaires, représentant l’opposition royaliste, ils durent bénéficier d’une aide médicale.
Le futur Président de la Corse Autonome aura le mot de la fin : « Madame la Prime Minister, je vous rejoins sur bien des aspects d’une intervention qui vous honore. Vous auriez pu ajouter, parmi les avantages à ne pas être Français, que nous avons pu ainsi bénéficier d’une comparaison, fort avantageuse, avec votre gastronomie et vos vins. 
Madame la Prime Minister, je pense que, finalement, l’incident, provoqué par votre délégué nous a fait gagner du temps. Si vous en êtes d’accord, nous sommes enclins à signer ce document, aboutissement de nos quinze longues et fastidieuses réunions plénières ». Et Gill Simons de conclure, avec son superbe accent scandinave du Niolu : « Good things come to those who wait
». 
Standing ovation, à l’exception d’un fonctionnaire anglais.
Ainsi s’est écrite l’Histoire d’une Corse devenant autonome. Le déplacement au Parlement corse n’était que pure formalité. Mais il convenait de prétendre que l’institution avait une utilité. 
Dorénavant, lorsque l’assemblée pondra des textes, ils seront censés avoir force d’une loi qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, appliquer. Vaste chantier…

*  Le terme Fratè, préfigurant l’unisexisation sexuelle, s’applique aussi bien aux femmes qu’aux hommes dans la Corse en lutte de ce XXIe. L’île a toujours été précurseuse.

** Un collectif de l’ensemble des syndicats de la presse insulaire nous a demandé de publier, dans son intégralité, ce communiqué de protestation. Avec plaisir.
« Outrés par une mise en cause ironique de leur indépendance, les journalistes corses tiennent à rappeler qu’ils font leur métier dans des conditions aussi spécifiques que leur île. Promiscuité, pressions économiques, menaces de toutes parts, de temps à autre des attentats… constituent leur source d’inspiration quotidienne. Alors, ici, ce n’est pas la Charente ou le Poitou. Nos seules armes sont les euphémismes et les périphrases. Donc, à tout le moins, qu’on nous fiche la paix dans des romans ! »

*** Oui, c’est bien le seul patronyme non actualisé. Mais, allez trouver une solution avec un nom comprenant une seule voyelle et sept consonnes ! Et puis, ça tombe bien, il mérite de rester dans l’histoire.